Je suis le fils de l’abandonné.
| "Je suis le fils de l'abandonné" Cette phrase peut sembler dure, presque violente. Elle est pourtant l’histoire de ma famille, l’histoire qui a précédé ma naissance et, sans doute, façonné une partie de ce que je suis. |
![]() |
||||
|---|---|---|---|---|---|
![]() |
Tout commence en 1918, dans une France encore meurtrie par quatre années de guerre. Les canons se taisent à peine que la grippe espagnole frappe comme un second assaut. Mon grand-père, jeune ouvrier, en meurt en quelques jours, laissant derrière lui une épouse, un petit garçon de deux ans Joseph et mon père âgé de quelques mois. |
||||
Ma grand-mère, brisée par le chagrin, la pauvreté, et peut-être par la peur de ne pas y arriver seule, prend alors une décision qui marquera notre lignée : elle confie — ou abandonne — son plus jeune fils à d’autres mains. |
![]() |
||||
![]() |
1919 : Mon père grandira sans elle ... Pas d’étreintes maternelles, pas de berceuse chuchotée le soir. À la place : le froid des dortoirs, la rigueur des adultes qui remplacent les parents, et cette solitude silencieuse que l’on apprend à porter comme une seconde peau. Pourtant, il s’accrochera. Il deviendra un homme solide, travailleur, taiseux, mais dont le regard trahissait parfois une tristesse ancienne, une blessure que les années ne suffisaient pas à refermer. |
||||
C’est cet homme, marqué par le manque mais animé par la volonté de donner à ses enfants ce qu’il n’avait pas reçu, qui m’a élevé. Je suis né bien plus tard, dans un autre monde, mais j’ai grandi dans l’ombre douce et tenace de cette histoire. |
![]() |
||||
![]() |
Être « le fils de l’abandonné » ce n’est pas seulement porter un titre : c’est comprendre que nos vies sont traversées par des échos venus d’avant nous. Des absences qui pèsent et des forces qui se transmettent. |
||||
Mon père ne parlait que rarement de son enfance. Quelques bribes, lancées comme par accident, et qui retombaient aussitôt dans le silence. Mais il y avait, dans ses gestes, sa manière d’être avec nous, quelque chose qui trahissait la promesse qu’il s’était faite : nous, ses enfants, ne manquerions de rien — ni d’un toit, ni de tendresse.
|
![]() |
||||
![]() |
C’est ainsi que j’ai vu le jour en 1952à Saint-Auban, dans la petite maternité de la rue Henri Merle, comme la plupart des enfants du village, là où près de 90 % des « saint-aubannais » prenaient leur premier souffle.. Ce n’était pas un monde riche, mais c’était un monde sûr, chaleureux, où les visages étaient connus et les portes rarement fermées à clé. |
||||
|
|||||
![]() |
|
||||
1950-1965
|
![]() |
||||
![]() |
|
||||
Pour nous,les vacances étaient un luxe rare mais savouré : les colonies organisées par Péchiney, la colonie de Chauffayer, ou des séjours chez les grands-parents à la campagne. Parfois, il suffisait de rester dans la rue : on coinçait un morceau de carton entre les rayons du vélo pour imiter le bruit d’une moto, on improvisait un terrain de foot entre deux poteaux électriques, et on inventait des mondes qui nous occupaient des heures entières. Les plages deFos-sur-mer étaient aussi au programme, parfois juste pour la journée, pique-nique à la main et sable dans les cheveux. C’était un monde où l’argent comptait peu. Les salaires étaient modestes mais la vie coûtait moins cher. L’eau était gratuite, l’électricité presque symbolique, et personne ne parlait encore d’écologie — le mot n’avait pas encore franchi la porte des foyers. La France semblait avancer avec confiance : De Gaulle à l’Élysée, le Concorde en préparation, les premières réflexions sur le TGV, les centrales nucléaires qui allaient bientôt voir le jour. Tout semblait possible. |
|||||
![]() |
1960 : Je grandissais dans cet univers protégé, entouré de visages connus, d’odeurs familières et de gestes rassurants. Si j’avais su alors combien ce monde allait changer, peut-être l’aurais-je observé encore plus attentivement, comme on grave dans sa mémoire les détails d’un lieu avant de le quitter. |
||||
Je suis le fils de l’abandonné ... |
|||||